“A Marseille, les gens ont toujours baigné dans la voyoucratie”


Auteur de “Carrières criminelles dans le Milieu marseillais”, Frédéric Perri a répondu à vos questions sur l’arrestation retentissante la semaine dernière de plusieurs figures du grand banditisme marseillais. Une séance de questions/réponses du journal “La Provence”.

Cette semaine, vous avez été nombreux à poser des questions sur le site internet de La Provence concernant la rafale d’arrestations dans le Milieu marseillais. Un spécialiste répond à vos interrogations dans le cadre du buzz de la semaine.

ACZ : ils sont accusés de quoi en fait ? Car on ne sait pas s il y a des plaintes contre eux, pas de plaintes pas de racket, pas de drogues non plus. A mon avis la police n’a pas tout dévoilé, sinon les preuves sont bien minces…

Frédéric Perri : Michel et Gérald Campanella et Bernard Barresi ont été mis en examen pour recel d’extorsion de fonds en bande organisée, association de malfaiteurs, blanchiment en bande organisée, infraction à la législation sur les jeux (trafic de machines à sous placées dans les établissements de Marseille et ses environs), et non justification de ressources.  “L’extorsion est le fait d’obtenir par violence, menace de violences ou contrainte soit une signature, un engagement ou une renonciation, soit la révélation d’un secret, soit la remise de fonds, de valeurs ou d’un bien quelconque. L’extorsion est punie de sept ans d’emprisonnement et de 100000 euros d’amende”, article 312-1 du Code Pénal. Notons également que Bernard Barresi a été condamné par contumace en 1994 à 20 ans de réclusion criminelle pour l’attaque d’un fourgon blindé à Mulhouse.

Généralement, la constatation des infractions à la loi pénale est une attribution propre de la police judiciaire, qu’elle exerce notamment par la réception des plaintes et des dénonciations, prévue par le code de procédure pénale. Néanmoins, dans le cadre d’enquêtes aussi délicates menées contre la criminalité organisée, elle peut utiliser d’autres moyens tels que la surveillance de milieux de malfaiteurs ou de lieux propices à la commission d’infractions, la filature, l’infiltration, indics, témoins, ou encore les écoutes téléphoniques.

En effet, il est très rare qu’une personne dépose plainte pour extorsion de fond ou parce qu’elle s’est faite flouer dans une transaction commerciale (trafic de stupéfiants, par exemple). Briser la loi du silence entraîne systématiquement un règlement de compte, l’élimination physique de la personne. Néanmoins, nous pouvons dire, à partir du moment où les personnes interpellées ont été mises en examen, qu’il existe des indices graves ou concordants rendant vraisemblable qu’elles aient pu participer, comme auteurs ou complices, à la commission d’une ou plusieurs infractions (article 80-1 du code de procédure pénale).

Gabriel_Soleil : Il va maintenant s’agir de veiller à ce qu’aucun “malencontreux” vice de procédure n’invalide l’instruction, comme cela arrive parfois fort opportunément. Qu’en pensez-vous ?

Frédéric Perri : Après plus de deux ans d’enquête, il serait fâcheux pour les autorités régaliennes de l’Etat que les avocats arrivent à faire libérer leurs clients sur de simples questions de vice de procédure, mais cela reste une hypothèse envisageable. On peut rappeler l’exemple de Maître Karim Achoui connu pour les libérations de l’un des frères de la famille “Montreuil” ou Marc du clan “Hornec” en déclarant des vices de procédures et en jouant avec les failles de la loi.

RAMPART : 20 ans dehors tranquillement sur un bateau amarré aux côtes françaises, c’est évident qu’il a eu des protections, pas que policières, voire politiques… Non ?

Frédéric Perri : Que répondre à cette question ? Si l’on se réfère aux différents protagonistes : Police, Gendarmerie, politiques,… la rencontre entre la sphère politico-administrative et criminelle n’existe pas ; du moins peut-on lire que ce genre de pratiques n’existe plus. Cependant, il semble évident que cela soit le cas. Maintenant, on ne peut pas parler de protection. Ou alors faudrait-il employer le terme de protection dans le sens d’un échange de services fondé sur des intérêts communs. A partir de ce moment là, s’il y a coopération interpersonnelle, argent contre renseignements ou passe-droit permettant aux acteurs illégaux de pouvoir évoluer en toute quiétude dans le monde de la pègre, nous devrions plutôt employer le terme de corruption.

Moinillon : Ce qui est inquiétant c’est la durée de leurs “exactions” sans être inquiétés. Cela laisse supposer bien des complicités volontaires ou forcées. Que s’est-il passé pour que la police se réveille tout à coup ? Quels peuvent être les facteurs déclenchant ?

Frédéric Perri : Vous supposez bien. Mais je me répète, sans preuves, sans élément matériel, rien ne sert de spéculer. C’est toute la problématique de ce genre de situation. D’autant que le mode d’organisation de la corruption ou du clientélisme est si intelligent qu’il est difficilement prouvable. Qu’avons-nous en présence ? Prenons par exemple le cas de Alba sécurité : si l’on se réfère aux faits, nous savons que la compagne de Bernard Barresi, Carole-Evelyne Serrano, gère la société Alba sécurité, société qui a deux reprises a obtenu le marché public de la surveillance du site du Conseil Général à hauteur de 1 000 000 et 1 200 000 euros. Or, qui attribue les marchés publics de la ville de Marseille ? De plus, sans vouloir m’étendre sur le sujet faute de temps, il est aussi évident que les acteurs illégaux ont des complices au sein de la Police Nationale, des taupes infiltrés au sein même de la Police Judiciaire, de l’Hôtel de ville de Marseille, pour fournir du renseignement.

Les complicités ne sont pas forcées mais plutôt volontaires. Elles reposent essentiellement sur le comportement ambivalent et malhonnête des fonctionnaires de l’Etat vis-à-vis des règles érigées par la société. Ces personnes étant la plupart du temps agents administratifs (employés de Mairie, banquiers), industriels, fonctionnaires de polices ou avocats. En échange d’avantages financiers, le fonctionnaire influence une décision injuste, accepte l’utilisation de ressources publiques à des fins privées, prévient les acteurs illégaux en cas d’arrestation ou ferme les yeux sur la marchandise illégale.

La Police Nationale ne s’est pas réveillée tout à coup, comme il n’existe de spécificité ou facteurs déclenchant, mais travailler sur ce genre de problématique demande du temps, beaucoup de temps, car l’information est verrouillée. C’est un travail minutieux et de longue haleine. Ce genre d’opération est très technique. Dans cette enquête, il a fallu faire du renseignement, de la surveillance, de l’identification, identification qui a permis de se rapprocher des cibles, des complices, puis une localisation des lieux, afin d’aboutir à “monter l’association de malfaiteurs.”

Rappelons que sur les 30 individus interpellés, 15 ont été incarcérés.
Notons également qu’il est difficile de cerner les cibles car elles sont en perpétuel déplacement et lors d’un danger s’exilent à l’étranger. Il faut une véritable volonté politique pour lutter contre le crime organisé. Et la France s’est trop souvent bornée à fermer les yeux ou à dire, comme pour le nuage radioactif de Tchernobyl, que cela n’existait pas. Nous ne sommes pas en Italie…

Voironnais : Ce type de caïds ne continueront-ils pas d’agir depuis leurs cellules ?

Frédéric Perri : Sans aucun doute et comment en pourrait-il être autrement. L’information circule (parloirs, corruption des gardiens,…). Nous sommes dans une configuration en réseau. La détention n’y change rien. La seule forme d’organisation politique qui a réussi à quasiment éradiquer le crime organisé est la société fasciste de Mussolini. Nous sommes en démocratie et luttons avec nos armes. Notons que finalement aussi folle soit mon intervention au niveau business tout le monde trouve son compte. Trop longtemps, nous avons considéré le crime organisé comme un milieu à part, “l’underworld”, alors qu’il fait partie intégrante de notre société.

Greg04 : Succession en cours…. Vous allez voir dans les prochains jours des règlements de comptes… Qui pour prendre les places ?

Frédéric Perri : Cela reste purement hypothétique dans la mesure où le Milieu est organisé de manière horizontale. Nous ne sommes pas en présence de mafia. Il n’y a pas de hiérarchie à l’italienne, de parrains. On parle plutôt d’équipes, de leaders. Le Milieu est organisé en toile d’araignée dans la mesure où les équipes font leur business de leur côté mais si l’une a besoin de quelque chose, elle va faire appel à l’autre, qui lui rendra une forme de service. Elles peuvent aussi s’associer sur certains projets comme le trafic de stupéfiants transnational (affaires Océan et Topaze).

La question reste judicieuse. Mais il n’est tombé que des membres, une quinzaine, du Milieu marseillais et corses ; pas la totalité des membres de ces équipes. Et ces équipes ont une puissance de feu assez impressionnante. Elles n’ont pas été décapitées.

Une chose est certaine, les “parrains” actuels et leurs associés sont aujourd’hui plus de véritables hommes d’affaire (implication de l’entreprise Rodriguez, intérêt pour les marchés publics,…) que des voyous au sens strict du terme dont les revenus s’articulent autour des activités illégales traditionnelles. D’ailleurs pour les « caïds » de nos cités, ces gens-là ne sont plus perçus comme des voyous. D’où le problème finalement. Puisque tôt ou tard, nous pourrions citer l’exemple de Farid Berrhama, les caïds sans aucun doute tenteront de prendre la place de leurs anciens. Ce qui transformera une nouvelle fois la configuration du Milieu : d’un terreau traditionnel (corse, italien et autochtone) à un milieu criminel stricto-sensu éclaté.

Caivano60 : Les parrains ok et les marraines ? Quel rôle jouent les femmes, en tant que chefs ? en tant que compagnes ?

Il n’y a pas de marraines dans le Milieu marseillais. Nous ne sommes pas en Italie. Elles ne participent pas aux activités criminelles. En revanche, nous savons qu’elles jouent un rôle très important. Elles sont leur stabilité, leur « homme de confiance » et font partie intégrante de la chaîne. Un “voyou” ne peut avancer s’il n’a pas de femme de confiance. Un voyou fera plus confiance à sa femme qu’en ses amis. Elles permettent également un accès à certains milieux (immobilier, politique,…). Parfois en savent autant que leurs maris d’où les gardes à vue et quelque fois la prison ferme.

Loubano : Peut-il y avoir de la politique sans voyou ? N’est-ce pas les voyous qui font monter les politiques, comme à l’époque des Guérini ou de Zampa ?

Frédéric Perri : Ce sont eux qui ont fait Gaston Defferre… Comme me l’a dit une fois un “voyou”: “Les politiques ont besoin de nous afin de savoir ce qu’il se passe dans leur ville.” Qu’ils fassent monter les politiques ? Peut-être mais une fois de plus, sans preuve, que dire ?  Peut-être faudrait-il s’intéresser aux personnes qui protègent les colleurs d’affiche lors des campagnes électorales ? Peut-être faudrait-il s’intéresser aux ouvertures de nuit ? Aux privilèges d’extension de terrasses pour certains bars et clubs ? Aux lieux où se déroulent les meetings pré-électoraux ?

Ericodela13 : Si on enlève les parrains de Marseille ce n’est plus Marseille…

Frédéric Perri : Cela fait partie de l’identité même de la ville de Marseille. Comme me l’a dit un jour un voyou :  “A Marseille, il y a toujours eu des brigands, des pirates, c’est normal, c’est un port, vieux de 2600 ans. Donc les gens ont toujours baigné dans la voyoucratie.” A vous de vous faire votre opinion…

Questions/Réponses sur La Provence