«A Nice pour remporter un marché public, faut-il avoir un bon projet ou très bien connaître un élu ? ». Dans la salle du tribunal correctionnel, la provocation calculée de Me Lestrade, avocat de la partie civile aux intérêts de la communauté d’agglomération Nice-Côte d’Azur, fait mouche. Toute cette semaine, on juge l’affaire du marché truqué du tramway. Et dès le premier jour, alors que le président Patrick Véron plante patiemment le décor d’un dossier qui avait, en mars 2005, conduit directement en prison Dominique Monleau, conseiller municipal de Jacques Peyrat, et Michel Josserand, le p.-d.g. de Thalès Engenering and consulting (TEC), on entre immédiatement dans le vif du sujet.
Ici, jusqu’à vendredi, la corruption des élus ne sera pas un vague concept, un soupçon invérifiable, un procès d’intention contrarié par l’absence de preuves mais une pratique avérée, avouée, quasi planifiée. Presque un simple jeu de mots : où est la frontière entre le consulting et « le corrupting », s’interroge le président du tribunal ?
A la barre, les huit prévenus ont du mal à la définir. Les uns comme l’ancien Monsieur Tramway de Jacques Peyrat font profil bas : « J’ai honte, j’ai trahi les électeurs, le maire, ma famille, je ne sais pas ce qui m’a pris ». Les autres – de Michel Josserand, l’ancien p.-d.g. à Robert Bernigaud, Jean-Paul Darrivére et autres commerciaux de TEC – tentent de se repasser la patate chaude.
Corruption à la chaîne ?
Inutile en effet de nier l’évidence : en remerciement de l’obtention du marché de maîtrise d’oeuvre du tramway – une douzaine de millions d’euros -, Thalès E & C a bel et bien versé en 2003 90 000 euros sur les comptes en Suisse et à Gibraltar de Dominique Monleau. Les faits ont été avoués. Mieux, ils ont été presque banalisés par l’ancien p.-d.g. de Thalès E & C qui, s’il se dit victime d’une machination, assure que les commissions occultes étaient pratique courante chez TEC : « J’ai mis au jour 75 à 80 affaires ayant fait l’objet de versements de commission dont j’ai rendu compte à la direction du groupe. M’accuser de m’y être prêté est donc absurde… Au moment où ce pacte de corruption était signé, je procédais au licenciement d’un collaborateur coupable d’avoir mis le doigt dans cet engrenage ».
En clair, le bakchich, l’enveloppe de billets qui passe de main en main à la fin d’un repas d’affaires, serait une simple… réalité économique. Et le truquage d’un marché public serait aussi simple qu’un coup de fil. Celui que Frédéric Rosenberg, directeur général de TEC passe à un ancien ingénieur des Arts et Métiers qui, à 53 ans, galère pour retrouver un emploi.
Une aubaine pour Jean-Paul Darrivére : « Il m’offrait le poste de directeur commercial Sud-Est. Un titre ronflant pour une structure dérisoire. Mais c’était un emploi, et en plus j’avais une mission précise. A Nice, deux marchés publics nous étaient déjà passés sous le nez. La direction nationale voulait savoir si Nice avait un problème avec Thalès. »
La suite, c’est Jean-Paul Darrivére qui la raconte. « Il n’a jamais été question de corruption. Ma mission était de mieux faire connaître notre société aux élus niçois ».
Le pourcentage du pot-de-vin en dessert
Comment faire ? Trouver un relais. Ce sera Robert Bernigaud. A 60 ans, l’homme a le profil idéal : il rêve de promotion sociale en col blanc – las de son métier harassant de conducteur de chantier – et surtout, militant politique au sein du parti de Jacques Peyrat – l’Entente Républicaine -, il est à la croisée des chemins… C’est lui qui contacte Dominique Monleau.
Alors certes, l’affaire aurait pu tourner court lors d’un premier repas d’affaires à Antibes organisé en juin 2001 entre Dominique Monleau et le directeur général de Thalès descendu de Paris spécialement.
Décédé lors de l’instruction, Frédéric Rosenberg a toujours certifié qu’il n’avait pas fait le voyage sur la Côte pour acheter l’élu niçois. A la barre Jean-Paul Darrivére confirme. « A la fin du repas, M. Rosenberg était sous le choc. Comme lui, j’avais entendu M. Monleau dire que si Thalès avait de bons ingénieurs, il lui manquait un bon consultant. Il en fixait même le tarif : de 1,5 à 2 % du montant du marché. C’était clair : M. Monleau venait de nous proposer un pacte de corruption. »
Si simple qu’à la barre, Dominique Monleau n’en revient pas lui-même et lâche un très schizophrène « Je ne peux pas imaginer avoir fait une proposition pareille. » Reprise des débats ce matin à 8 h 30.
Article Jean-François Roubaud, NiceMatin



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